Vérité

par N. Gasst

« Et si tout ce que nous avions à faire était d’ouvrir les yeux ? »

Je suis brillant. Je suis un génie. Tous les siècles ont enfanté des hommes inoubliables, ineffaçables. Le vingt et unième siècle m’a créé, moi, dans ce monde où l’homme devient de plus en plus civilisé, intelligent, où tout le monde finit par se ressembler. Dans ce monde où personne ne sort du lot, la nature m’a pourvu d’atouts supérieurs à la moyenne. Outre mon intelligence et ma clairvoyance, Dieu – ou appelez-le comme bon vous semblera – m’a pourvu d’un physique à faire rêver toutes ces célébrités qui, elles, pour présenter le leur au public doivent avoir recours à une multitude de manipulations, autant visuelles qu’esthétiques.

La chirurgie ne me connaît pas, aucun scalpel n’a jamais approché les contours délicats de ma peau, et pourtant je suis parfait. Je suis aussi réussi, que la plus belle des symphonies de Mozart, et encore, cela est une bien faible comparaison.

La modestie ? Au diable la modestie. Seuls sont modestes les moches et les pauvres qui n’ont pour souhait que de se voir gratifier d’un petit compliment, même si le prix à payer revient souvent à s’automutiler, à s’abaisser devant la société pour attirer son attention.

Les femmes crient aux rondeurs exagérées de leurs formes, alors qu’en vérité tout ce qu’elles veulent c’est qu’un homme ait l’incroyable lucidité de lire entre les lignes et de lui vanter la réussite de son régime. Régime tout aussi fictif que la graisse qu’elle clame avoir envahi son ventre.

Ceux qui sont modestes sont trop poltrons pour oser affronter le monde, lui imposer la beauté et la force qu’ils voient en eux. Ils subissent la société, se laissent écraser et essayent de se remodeler à son image. Moi, j’ai décidé que c’est la société qui devrait s’adapter à mon image.

Pourquoi ? Parce que je suis celui qui la mènera vers son but. L’acceptation de tout individu et la satisfaction personnelle de tout membre de cette société. Vous êtes sceptique, je peux le voir. Vous pensez sans doute que je divague, ou que je suis trop prétentieux, mais détrompez-vous. La prétention est le dernier de mes défauts. Je vous dis la vérité, et moi seul la détiens. Si vous me suivez, vous gagnerez en maturité, en assurance et en amour-propre. Si vous faites l’erreur de vouloir m’ignorer ou me contrecarrer, je ne donne pas cher de votre santé mentale.

La première chose que je me dois de révolutionner n’est autre que cette idée totalement abracadabrante que se font la plupart des gens. Ils ont l’impression qu’ils peuvent chercher leur semblable et le trouver. Ils pensent que là, dehors, se cache l’homme ou la femme qui fut faite à partir du même moule, qui est leur parallèle. Ils pensent que s’ils trouvent cette personne, tous leurs problèmes s’effaceront, que tout sera rose et que plus une seule journée ne sera pluvieuse. Ils ont l’impression qu’ils seront heureux, à jamais. C’est un mensonge. Je vous le dis, moi, le visionnaire, le philosophe, le seul messager de la vérité.

Tout ce que vous faites c’est projeter une image fantasmagorique sur votre partenaire, lui mettre une pression énorme pour finalement être déçu(e) par lui ou elle. Vous pensez alors, au moment de la rupture, que tant pis, que ça ne devait pas être lui/elle, votre âme sœur. Vous vous consolez en vous disant que le prochain sera le bon, et vous osez vous regarder dans un miroir en vous croyant de l’espèce la plus évoluée de la planète, alors que vous vous racontez de telles sottises ?

L

‘amour n’existe pas, il est un simple concept conçu par l’homme pour servir d’euphémisme au désir quasi animal qui existe entre un homme et une femme, un homme et un homme ou une femme pour une femme – tous les goûts sont dans la nature paraît-il. N’est-il pas plus simple de murmurer à votre compagne un doux « Je t’aime et je veux te faire l’amour » plutôt que de lui dire « Je voudrais avoir un échange de substances chimiques par la voie sexuelle » ? Avouez que la première formule est plus sécurisante, plus évoluée que la seconde. Et vous avez raison de l’adopter, car croyez-moi aucune femme ne vous donnerait sa petite fleur après un discours pareil. C’est donc cela que je dois vous démontrer, cette utopie amoureuse n’est rien d’autre qu’une suite de règles et de procédés qui aboutissent tous à ce que veulent les deux partenaires.

Cependant, vous auriez tort de penser que tout ce qui intéresse l’homme ou la femme est seulement le plaisir sexuel. Non, le partenaire recherche aussi de la tendresse, du réconfort et une certaine sécurité. Il se complaît à penser que c’est de l’amour, que c’est un bonheur partagé alors que tout ce qu’ils sont l’un pour l’autre n’est pas différent de ce qu’est une veine pour un moustique. Ils se nourrissent l’un de l’autre, y puisent ce dont ils ont besoin et c’est simplement de cette satisfaction que provient leur impression de bonheur. Ils ont reçu leur dose de plaisir, de tendresse et de rire et automatiquement ils se pensent heureux. L’amour a encore frappé.

Mais ouvrez donc les yeux chers amis, le grand amour n’existe pas. Beaucoup l’ont cherché longtemps, mais aucun ne l’a trouvé. Certains se sont persuadés de l’avoir connu, mais tout ce qu’ils ont réussi à dénicher, fut un partenaire en qui ils pouvaient puiser ce qu’ils voulaient de manière infinie. C’est cela qu’ils prennent pour l’amour, le grand, le fou.

Il n’existe personne qui soit sorti après vous de ce moule fictif que vous imaginez avoir partagé. Vous avez été créé dans le ventre de votre maman et personne n’est né au même moment. Aucun petit ange, aussi mignon et attendrissant soit-il, n’a inscrit votre nom pour le relier d’un trait magique à celui d’un autre. Vous êtes seul et seule, et si vous voulez, vous aussi vous persuader d’avoir trouvé l’âme sœur, il vous faut accepter son inexistence. Vous pouvez, vous comme les autres, trouver un partenaire en qui vous pourrez pomper les émulations sentimentales nécessaires à vous apporter cette sensation de bonheur, et vous aussi serez en train de vivre le grand amour.

Maintenant que vous savez qu’il n’existe pour vous aucune âme sœur, qu’allez-vous faire ? Ne me regardez pas comme ça, je suis trop bien pour vous. Sachez rester humble.

— Allez Monsieur Pingrot, votre allocution est terminée, c’est l’heure de votre piqûre.

Le vieil homme regarda l’infirmière qui le dévisageait avec un sourire sincère et usé. Il tourna la tête pour la diriger sur le public qui l’écoutait un instant plutôt, et qui maintenant avait trouvé d’autres sujets de conversation ou des distractions de remplacement. Il soupira, sa place était, selon lui, dehors, dans des conditions pour délivrer son message. Son formidable message, sa vérité. Il ne devait pas se trouver ici, avec les autres fous. Lui qui avait un esprit si unique n’avait pas sa place dans un asile.

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