par N. Gasst
« L’amour et la haine ne sont que des notions subjectives, séparées uniquement par quelques nanomètres. «
L’homme était assis. Il regardait tranquillement les flammes qui dansaient paisiblement dans la haute cheminée. Quelques instants plus tôt, elles s’étaient déchaînées, et maintenant elles redevenaient régulières. Le feu avait pour habitude de le calmer. Il s’extasiait toujours de voir comment une telle puissance avait été maîtrisée par l’homme. Un jour peut-être le feu finirait-il par se venger ?
Il sourit malicieusement à cette pensée, et ouvrit le petit livret qu’il tenait en main. Il était allé l’acheter quelques heures plus tôt, ainsi que le stylo-bille qui l’accompagnait. Il avait décidé d’écrire. Il jeta encore un regard triste mais résolu vers les flammes, et décapuchonna le stylo-bille. Il ouvrit le livret, et inscrivit sur la première page : « Journal d’une âme torturée. Par Alfred Dumbasse. »
Il sourit encore, en pensant qu’il était peut-être en train de commettre une erreur. Une erreur qui un jour pourrait le faire tomber. Mais il s’en souciait peu. Il devait confier son acte à quelqu’un, et sachant qu’aucun être humain ne pourrait comprendre… ne pourrait accepter ce que Dumbasse lui apprendrait, il avait décidé de l’écrire. Ensuite lorsqu’il aurait fait la paix avec sa conscience, il brûlerait sûrement le journal. Une idée de génie, voilà ce que c’était. Il retourna la feuille et commença à écrire.
« Aujourd’hui j’ai tué. J’ai tué de mes propres mains, et de sang-froid. J’avais prémédité mon acte depuis environ deux semaines, et aujourd’hui je suis passé à l’acte. Je n’avais pas peur, car je savais que ça devait être fait. Je suis allé me confesser dès que j’ai eu cette idée, et j’y suis retourné à chaque étape importante de mon plan. Bien entendu je n’ai pas dit au père Vincent que j’allais tuer. En bon chrétien, il m’aurait fortement conseillé d’aller trouver la police avant qu’il ne le fasse lui-même. Non. Je lui ai dit que j’avais péché, mais que je me refusais à dire quel était mon péché tant il était horrible. Je savais que son esprit simpliste n’aurait jamais fait de rapprochement entre crime horrible et meurtre.
Je ne souffre d’aucune maladie mentale qui m’aurait poussé à faire cela. Sauf si l’amour peut être considéré comme une maladie.
Avant, je vivais la vie que tant d’hommes aimeraient vivre. J’étais marié à la plus belle, la plus gentille créature qui puisse exister dans tout l’univers. Elle m’aimait aussi. Puis tout a basculé. Son nom ? Sabrina.
Je me souviens de la première fois que je l’ai rencontrée. Elle était magnifique sous ce soleil de printemps. Je l’ai regardée, elle m’a regardé… J’ai tout de suite remarqué son regard. Un regard de braise.
Les choses n’ont été ni trop rapides ni trop lentes entre elle et moi, c’était parfait. J’étais comblé. Il n’y a jamais eu de routine entre Sabrina et moi. Il nous arrivait encore de nous échapper un week-end et de partir quelque part, une destination de dernière minute. Là, nous faisions l’amour tout le week-end, et nous ne sortions que pour manger ou aller au cinéma. Une vie de rêve… Elle travaillait à mi-temps dans un magasin de haute couture. Elle consacrait le reste de son temps à sa passion. La littérature. Elle donnait des cours d’expression artistique dans une école proche de la maison.
Et puis soudain, c’est arrivé. Un jour je suis rentré plus tard que prévu du travail. J’avais téléphoné à la maison, et j’avais expliqué à ma femme que ma voiture avait rendue l’âme, et que je ne pouvais rentrer avant minuit. Elle m’avait dit que je lui manquerais, mais qu’elle s’apprêterait pour me faire oublier cette malchance.
Encore maintenant, il m’arrive de souhaiter que Robert n’ait pas pu me dépanner. J’étais finalement arrivé près de chez moi vers 21 heures. J’étais passé à l’un de ces magasins alimentaires de nuit où ils vendent de tout, et j’avais pris trois roses blanches. Je savais à quel point elle aimait ces fleurs. Elles étaient un peu fanées, un magasin de nuit n’est pas un fleuriste. Mais peu importe, l’intention importait bien plus que l’état des fleurs.
Je me suis garé loin de la maison pour ne pas faire de bruit, et ensuite je suis entré par le garage. Je ne voulais pas déclencher le système qui signalait qu’une personne entrait dans la maison. Sabrina craignait les cambrioleurs et avait tenu à ce qu’on installe ce petit gadget. Je lui avais dit que si un cambrioleur était dans la maison, c’est qu’il était déjà trop tard, mais elle m’a alors lancé ce regard… le regard de braise.
Je suis monté tout doucement, en passant dans le salon, j’ai senti l’odeur du poulet dans le four. Je supposais qu’elle se faisait belle dans la salle de bains et je décidai de l’y surprendre.
En effet elle se trouvait dans la salle de bains, mais elle s’était fait belle depuis bien longtemps. Et pas pour moi. Un homme était allongé sur le sol, et Sabrina était assise sur lui. Une jambe de part et d’autre de son corps. Inutile d’être Sherlock Holmes pour deviner ce qu’ils faisaient. L’homme était face à moi, et Sabrina me tournait le dos. Il fut le premier à m’apercevoir, et ses yeux devinrent presque aussi gros qu’une pièce de deux euros.
Je n’ai jamais su quand ma main avait attrapé les ciseaux qui traînaient sur la commode. Tout ce que je sentais, c’était le bruit sourd de mon coeur battant la chamade. Ce noeud dans la gorge. J’avais envie de pleurer, mon monde venait de s’écrouler. Le sang circulait si vite que j’en avais mal partout. Jamais je n’avais connu pareille rage.
Ma main a saisi Sabrina et l’a projetée au loin. Le bruit sourd de sa tête heurtant la baignoire ne me fit pas réagir, pas plus que le sentiment de haine envers moi-même à cet instant précis. Mes doigts trouvèrent les deux anneaux des ciseaux, et l’homme tenta de se relever en comprenant sans doute ce que mon instinct animal me poussait à faire. Je le compris bien après lui. Les ciseaux bien aiguisés furent efficaces, et son sexe en érection se sépara du reste de son corps, tandis qu’il hurlait comme une bête mutilée. Ce qu’il était, en quelque sorte.
Je savais qu’avec les progrès de la chirurgie moderne les médecins n’auraient aucun mal à replacer son pénis. Peut-être même qu’il pourrait s’en servir à nouveau. Alors je pris les ciseaux et m’acharnai sur le bout de chair qui gisait sur le sol. Ce dernier était devenu complètement rouge.
Ensuite je regardai l’homme effrayé, qui tenait toujours son entrejambe sanguinolent. Sabrina était inconsciente. Son front saignait légèrement. La culpabilité et la pitié se saisirent alors de moi, et je descendis au salon. Je pris le téléphone, et tranquillement je composai le 100.
L’ambulance arriva quelques minutes plus tard, suivie par deux voitures de police. Je tenais toujours les ciseaux en main. Et tout ce que je voyais, c’était le regard de Sabrina. Je l’avais brièvement aperçu lorsque j’étais entré dans la salle de bains. Via le miroir. Un regard de braise.
Mon avocat plaida la folie passagère. Je n’eus que trois mois d’emprisonnement, plus des séances avec un psychologue. C’est là que j’ai découvert les vertus calmantes du feu. Et c’est lui aussi qui m’apprit à extérioriser mes sentiments par écrit.
Sabrina demanda le divorce, elle exigeait la moitié de mes biens. Mon avocat me révéla qu’après tous les événements traumatisants qu’elle avait vécus, le juge lui accorderait sûrement gain de cause. Cette garce allait me voler mon travail… Après m’avoir trahi. L’amour que j’avais pu éprouver pour elle n’a d’égal que la haine que je lui témoigne désormais.
Quoi qu’il en soit, il y a quelques semaines, j’ai reçu un appel de Sabrina. Elle me disait avoir du nouveau concernant le divorce, et qu’elle devait m’en informer. Nous avions pris rendez-vous aujourd’hui.
Un peu avant de commencer à écrire, j’ai téléphoné à mon agence de voyages, j’ai réservé deux semaines aux îles Dominicaines. Il faut que je laisse la maison s’aérer. Le mélange de viande brûlée et d’essence est tout simplement insupportable. »
L’après-midi même, Alfred Dumbasse se retrouvait assis dans la salle d’attente de l’aéroport. Il prit son ordinateur portable. Autant profiter de la connexion Internet de l’aéroport pour regarder ses mails. Il fut étonné de lire : « Nouveau(x) messages reçu(s) aujourd’hui 08 :29, Sabrina Girl29. Sujet : Hache de guerre. »
Il sourit malgré lui en cliquant sur le lien, une nouvelle page s’ouvrit, affichant le texte.
« Bonjour Fred,
Je t’écris cet e-mail pour te préparer à ce que je dois t’annoncer tout à l’heure. J’espère juste que tu auras consulté tes e-mails quand j’arriverai.
Lorsque j’ai vu ce que tu fait à Jean-François, ma première réaction a été de vouloir divorcer. J’avais peur, tu comprends, je ne te reconnaissais pas. Il est difficile d’imaginer qu’il ait pu y avoir autant de haine en toi. Mais je suppose que quelque part c’est de ma faute, je n’ai pas été très honnête, mais je n’ai jamais voulu te pousser à faire une chose pareille.
Si j’ai voulu divorcer, ce n’était pas par manque d’amour, mais je n’imaginais pas qu’un couple puisse survivre à une telle tragédie. Mais aujourd’hui il y a du nouveau, un petit rayon de soleil qui pourrait nous aider, si tu le veux bien, à tenter de reconstruire notre foyer.
Il n’y a pas trente-six façons de le dire, alors voilà. Aujourd’hui j’ai appris que j’étais enceinte. Et étant donné que Jean-François était stérile de naissance…
Cet enfant mérite d’avoir ses deux parents, et nous nous sommes aimés tous les deux très longtemps. Je pense qu’ensemble nous pourrons surmonter ça… tous les trois. J’ai envoyé à mon avocat les papiers d’annulation pour le divorce.
Je n’espère pas de miracle, mais nous en rediscuterons lorsque je serai là.
Prends soin de toi,
Sabrina. »
FIN

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