Pertes

par N. Gasst

« L’espoir que tu as apporté dans ma vie, tu l’as repris lorsque tu l’as quittée. »

« Mon père pardonnez-moi, car j’ai péché.

— Le seigneur est pardon mon fils, confiez-vous à lui…

— Il m’est venu une idée, une idée révolutionnaire mon père. Une idée que je n’ai pu chasser de mon esprit, alors en homme de sciences, j’ai étudié cette idée.

— Continuez mon fils…

— L’on dit souvent que les voies du seigneur sont impénétrables mon père, mais c’est faux. Ne souriez pas comme cela, je vous assure que ce n’est que mensonge.

— Ne soyez pas si avare de foi mon enfant, Dieu le père fait chaque chose avec raison et si vous en souffrez c’est qu’il est ainsi écrit. Tôt ou tard, il saura vous récompenser…

— J’ai percé les mystères du Seigneur.

— Est-ce là votre péché ?

— Jusqu’à maintenant, oui mon père.

— Si vous en êtes tourmenté allez en paix, vous avez confié votre fardeau au Père. Et n’oubliez pas qu’il n’est que pardon.

— Merci mon père.

— Ne me remerciez pas, je ne suis qu’un messager. »

Suite à cette conversation, je me levai et rentrai à la maison. Bien sûr le prêtre n’avait pas compris un traître mot de ce que je disais. Il pensait sans doute avoir affaire à un autre de ces dérangés mentaux. Après tout, n’est-ce pas un peu le cas ? Ai-je perdu la foi ? Je ne pense pas, je crois toujours et c’est ce qui me fait avancer.

Je suis biologiste, il y a encore peu je me comptais parmi les hommes les plus heureux sur cette terre. Je venais de me marier, je venais d’apprendre que ma femme allait avoir un bébé, et pour comble mon patron venait de me promouvoir. Ce qui signifiait : meilleur travail, mais aussi meilleur salaire. J’étais au paroxysme de la joie. Hélas pour moi les annonces ne s’arrêtèrent pas là, et alors que je rentrais un soir en sifflotant comme le jouvenceau heureux que j’étais à l’intérieur, je vis Sylvia. Bien entendu, je la voyais tous les soirs, mais là, rien qu’en posant mon regard sur elle, recroquevillée dans notre grand fauteuil, je sus que la vie était venue me reprendre tout ce qu’elle venait de me donner. J’avais tort sur un point : ce n’était pas la vie, mais la mort.

Plus tard, lors de l’enterrement, mortifié comme je ne peux le décrire, je me souvins vaguement des paroles du docteur.

« Une forme rare de leucémie. »

« Particulièrement violente. »

«Très peu de temps. Il n’y a rien à faire. »

« Pour le bébé non plus. »

« Désolé. »

Jusqu’alors j’ignorais ce qu’était la véritable douleur. Je ne pouvais plus me voir dans un miroir, vivre dans cette maison où tout me rappelait mes pertes. J’ai tout vendu et je suis parti, loin de tout. Loin de ma famille, loin de mes amis. Je pensais trouver d’autres amis, je pensais trouver la paix et peut-être même de nouveau le bonheur.

Rien de tout ça ne vint à moi. Voici deux mois maintenant, et je suis devenu une loque. Ivrogne, drogué, je sens mauvais et pour couronner le tout je viens de trahir le seul ami qui me restait : Dieu.

Non, je ne divague pas. Durant tous ces moments de perdition, la seule chose qui m’empêchait de sombrer dans la dépression était mon travail. Et puisque j’avais quitté mon laboratoire suréquipé, je m’étais construit un petit labo dans mon nouvel appartement. Je faisais toutes sortes de combinaisons génétiques, sans véritable but. Des expériences chimiques sans protection, sans prendre garde. Peut-être aspirais-je secrètement à rejoindre les miens. Je l’ignore.

Toujours est-il qu’un beau jour je le vis. J’avais croisé beaucoup d’échantillons ADN en une enzyme que je me plaisais à appeler DOM A. En hommage à mon sombre prénom : Dominique. Ce soir-là, j’étais à la limite de l’overdose et du coma éthylique et je décidai que DOM A avait envie de rejoindre SLV (Sylvia Leucémie Violente). Lorsqu’on devient un déchet humain, l’humour ne s’en porte pas mieux.

J’avais réussi à obtenir un échantillon de moelle épinière de Sylvia. Ce que je vis au microscope me sidéra. Une fois l’enzyme et la moelle mis ensemble, la structure si abîmée de la moelle se réparait instantanément, de mini-arcs électriques se formaient – invisibles à l’oeil nu, bien entendu – et les cellules redevenaient abondantes et en excellente forme.

Le lendemain je me levai, et gueule de bois ou non, je me souvins immédiatement de l’expérience. Pensant que c’était un rêve stupide de biologiste prometteur qui avait jeté son avenir par la fenêtre, j’allai tout de même jeter un œil au microscope. Je n’avais pas rêvé.

C’était il y a deux semaines. Depuis, j’ai travaillé jour et nuit sur DOM A, et aujourd’hui j’ai décidé qu’il se nommerait DOM-GU. Pourquoi une telle nomination ? Vous allez comprendre.

Après avoir décidé que DOM A était prêt pour un test, et n’ayant plus aucun droit d’approcher un laboratoire, je décidai de passer directement à l’expérimentation humaine. Syndrome du savant fou ou peu importe, allez savoir. Scrupules obligent, je recherchai dans les annonces une vieille femme, à l’article de la mort, atteinte de la même maladie que Sylvia. On demandait quelqu’un pour s’occuper d’elle durant la journée. Je me présentai donc, avec un faux CV, et le jeune homme très touché par la condition de sa mère se laissa berner. La vieille dame eut peur lorsqu’elle me vit mettre mes gants blancs et sortir une seringue, mais elle dut se dire qu’il ne pouvait plus rien lui arriver. Elle se laissa faire et j’attendis une demi-heure. Rien. Cependant, je remarquai que ses tremblements avaient cessé. Je m’assoupis, et lorsque j’ouvris les yeux ce fut pour voir la vieille dame rampant sur le sol, en direction du frigidaire. Je la laissai faire, décidant que le jeu en valait peut-être la chandelle. Je la vis ouvrir la porte, sachant que sans DOM A, elle serait toujours à l’état de légume dans son fauteuil. Elle sortit une bouteille de bière qu’elle vida d’un trait. Ensuite elle referma la porte et s’évanouit. J’avais dû m’assoupir longtemps, car son fils rentra à ce moment précis. Je fus arrêté.

Relâché sur la demande même de la vieille femme, qui marchait et parlait intelligiblement, je revins ici, pour tenir ce cahier.

Elle était aveugle, borgne, avait la maladie de Parkinson, la maladie d’Alzheimer, des troubles graves du système nerveux, des rhumatismes à n’en plus finir… et la liste est encore longue. Après l’injection du DOM A modifié elle se sentait mieux, l’éthanol étant un catalyseur voilà pourquoi elle ne guérit qu’après la prise de bière. Une chance que je sois tombé sur une ancienne alcoolique. J’ai modifié DOM A en conséquence, lui ajoutant son catalyseur directement dans le sérum, il sera plus efficace. J’ai inventé le DOM-GU, le DOM guérisseur universel. Il guérit toutes les maladies, car son fonctionnement est très simple. Il répare toute cellule endommagée, en se référant au code génétique du patient. Si l’œil manquant de la vieille dame a été « re-fabriqué », ça signifie également qu’il régénère les cellules mortes.

Je n’ai rien à perdre. J’ai apporté une contribution inimaginable à l’humanité, maintenant pensons à moi. Sylvia est enterrée à 570 kilomètres d’ici, et j’ai trois seringues pleines de DOM-GU.

FIN

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