Mon secret

par N. Gasst

« Si j’étais sorcier, je fabriquerais un philtre d’amour pour que tu m’aimes à jamais. »

Je suis fatigué, éreinté, exténué, lassé, surmené, claqué, crevé, démoli, esquinté, lessivé, pompé, vanné, vidé.

Tous ces mots signifient a priori la même chose, mais je suis persuadé qu’ils ont chacun un sens particulier, un sens qui leur est propre. Mais peu importe quel est ce sens, aussi subtil soit-il. Car dans mon cas, ils convergent tous vers la même définition, ils expriment tous la même idée. Ces mots à la suite les uns des autres ne vous évoquent-ils pas une personne au bout du rouleau ? Quelqu’un qui n’en peut plus ? Si ce n’est pas le cas, alors le message est mal passé, car c’est ce que vous devez voir.

Je n’ai pas à me plaindre de la vie, elle m’a apporté mon lot de plaisirs et de déplaisirs, et j’accepte pleinement ce qu’elle m’a donné. De bon ou de mauvais. J’ai souffert, ri, pleuré, été heureux à en vouloir enfermer le moment dans une bulle éternelle, mais j’ai aussi vécu des moments dont je pensais ne jamais pouvoir me remettre. Et pourtant, toujours, la vie m’a relevé. Elle m’a dit, tu n’abandonneras pas, que tu le veuilles ou non, continue et sois fort.

J’ai été fort, j’ai continué, je me suis privé, je me suis donné et aujourd’hui j’en suis là. Mon nom ? Tu ne le sais que trop bien ce que je fais dans la vie… Un quelconque métier, aucune réelle importance à ça. Ce que je veux ? En voilà une question intéressante…

L’année se termine, et comme tout le monde j’ai pris des résolutions. Je vais m’améliorer, maigrir, grossir, apprendre à chanter… à danser peut-être, voici quelques exemples de résolutions moyennes, de gens moyens. Moi je n’en ai pris qu’une, non que je ne sois pas une personne moyenne, mais simplement parce que je ne suis pas dans une période moyenne.

Ma résolution c’est le bonheur. Le bonheur le plus total tout au long de cette année. Je veux être heureux et prodiguer du bonheur…

Ce qui nous amène naturellement vers ta question précédente, qu’est-ce que je souhaite ?

Ma réponse est très simple, tu es ce que je souhaite. Te nommer ? À quoi bon, personne ne te connaît. Si je devais te donner un nom, ou un prénom, il me faudrait écrire celui que mon coeur t’a donné, et sur terre, aucun alphabet n’est assez pur pour l’écrire.

Je t’ai connue il y a fort longtemps… combien de temps ? Aucune importance, le temps est éphémère. En ce temps-là, je t’observais de loin, derrière mon bouclier d’anonymat. Tu ne me connaissais pas, pourquoi diable m’aurais-tu remarqué ?

Je faisais alors, durant toute la journée et toute la nuit, ce que l’on appelle communément « se faire des films ». Nous en étions les deux acteurs principaux, et tout au long de ces films nous vivions des moments inoubliables. J’étais le roi, tu étais ma reine, j’étais le prince et tu étais ma princesse. J’étais Roméo et tu étais ma Juliette. Nous étions faits l’un pour l’autre, peu importaient les obstacles qu’il y avait dans ces « films », nous étions tels des chevaux lancés au galop dans une prairie. Rien ne pouvait nous arrêter.

T’ai-je jamais dit tout cela ? Je ne pense pas…Pourquoi ? Tu en as de ces questions toi. Le seul véritable obstacle à l’amour est la peur, et là encore il me semble que c’est elle qui a triomphé. Lorsque le destin nous a séparés, j’ai continué à fantasmer secrètement, au fond de moi-même, je ne souffrais pas… Je m’extasiais de notre amour inexistant, imaginaire. Ô quel amour, profond, vrai, unique, comme celui des contes de fées. Mais tout comme ces contes, cette passion était imaginée. Née et vivant uniquement dans ma tête.

Aujourd’hui je suis repu de cette fiction. Je veux plus que ça, je veux la faire devenir réalité. Qui t’empêche de m’aimer, qui t’empêche d’avoir pendant toutes ces années été, tout comme moi, soumise à ces rêves magnifiques. Promesses d’un bonheur extraordinaire.

En effet, personne.

Je vais te dire une chose, mon coeur. Je suis exactement comme le peintre. Certes, si tu me demandais de te dessiner un personnage, tout ce dont je serais capable de faire serait une croix pour les membres et un point pour la tête, mais si l’on nous comparaît, nous sommes pareils, ce peintre doué d’un talent incroyable et moi, habité d’un amour non moins impressionnant.

Vois-tu, le peintre se lance sur un chef-d’oeuvre, il a eu dans son esprit la vision d’un tableau parfait. L’angle, la lumière, les tons des couleurs, tout cela a été étudié et défini en paramètres parfaits. Notre artiste se met au travail de façon acharnée, ne pensant à rien d’autre qu’à l’oeuvre une fois qu’elle sera terminée. Malheureusement pour lui, alors que tout est presque achevé, le malheureux fait une rature. Une disgrâce qu’il ne pourrait masquer malgré toutes les techniques. Il sait que son tableau est gâché. Il en a le coeur brisé, pleure plusieurs jours sur ce paradis perdu. Puis vient un jour où il s’en remet, il peut alors voir son oeuvre avec distance et recul, car il n’est plus autant touché par la perte qu’il a subie.

Trois solutions se présentent alors à lui. Soit il décide de faire renaître la passion qui l’animait lorsqu’il a commencé le tableau, car elle n’est jamais partie cette passion. Il le recommence du début, et durant ce processus, il trouvera certainement même le moyen de le faire plus beau qu’avant, de lui redonner un coup d’éclat. Soit il décide de laisser le tableau tel quel, heureux de la fougue que ce dernier lui a donnée lorsqu’il l’a entamé, mais ne pouvant dépasser cette imperfection. Il l’accroche quelque part en lui, pour ne pas oublier, mais toute relation avec ce tableau est interrompue.

Ou alors, il détruit le tableau, sachant que d’autres lui donneront ce plaisir qu’il avait eu en créant le premier. Il le brûle, et regarde la fumée s’échapper en croyant faussement s’en être débarrassé.

Voilà en quoi je suis semblable au peintre. Je suis tout aussi passionné par le tableau que tu es. Et soit je te laisse partir, sachant que personne ne sera jamais comme toi. Sans doute tomberai-je encore amoureux, sans doute ressentirai-je encore cette passion, mais ça ne sera jamais pareil qu’avec toi. Jamais.

Je peux t’accrocher quelque part dans mon coeur aussi, alors nos vies n’en seront pas chamboulées. Nous resterons des connaissances, mais la place que prenait alors cet amour que nous aurons refoulé deviendra un écart qui, peu importe l’affection que nous nous porterons toujours, sera continuellement présent.

Je peux également te demander d’oublier. D’oublier toutes les petites aventures qui ont toujours contribué à nous séparer et de regarder vers le futur. Je te propose de prendre une toile vierge et de recommencer avec moi ce tableau que nous n’avons jamais réussi à terminer. L’amour est mon pinceau, l’affection mon crayon, la tendresse ma gomme ; le désir, l’envie, la passion et l’amitié sont mes dégradés de couleurs. Il ne reste plus qu’à savoir si tu es équipée des mêmes outils.

Je regrette déjà tellement de choses… je ne veux pas t’avoir sur la liste de mes regrets aussi. Oui je suis fatigué, j’ai soif et tu es l’eau qu’il me faut. J’ai faim et tu es le pain qui me redonnera des forces. Avec toi à mes côtés, je déplacerai les montagnes pour nous frayer un passage, sans toi je suis condamné à les contourner seul et en rampant.

Ma résolution est d’être heureux, et tu es mon billet simple vers cette destination fantastique.

- Alors, regarde vite la signature… qui est cet abruti ?

- La ferme ! Tu sais ce qu’on risque si quelqu’un découvre qu’on ouvre les lettres ?

- Arrête de faire ta fillette ! Moi je peux dire que c’est fatigant de pédaler comme un imbécile toute la journée pour livrer des imbécillités pareilles, alors l’autre là… avec ses métaphores complètement…

- T’es vraiment qu’un idiot. Tu ne sais même pas ce qu’est une métaphore. Et puis j’aimerais bien que quelqu’un m’écrive des choses comme ça…

- Et c’est moi l’idiot ? Qu’est-ce que ça peut bien t’apporter ? Tu ne préférerais pas plutôt un salaire plus important que celui de facteur ?

- Avec un discours pareil, tu t’étonnes encore d’être célibataire ? Moi je voudrais bien savoir ce qu’elle va lui répondre…

- Arrête ! T’es ridicule avec tes yeux qui pétillent, ce n’est pas comme si elle allait lui fournir les numéros gagnants du prochain tirage…

- De toute façon, un type comme toi ne peut pas comprendre ! Allez magne-toi, il faut terminer cette rangée de maisons aujourd’hui.

- Si tu veux, on ouvrira toutes les lettres aux enveloppes roses, pour voir si elle ne lui a pas répondu…

- Laisse tomber. On est en retard… grouille-toi. Et arrête de te marrer comme un idiot.

FIN

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