Lettre à l’amour

N. Gasst

« L’amour, le vrai n’est qu’une combinaison des choses que nous sommes prêts à abandonner pour l’autre. »

« Aimer, c’est essentiellement vouloir être aimé. »
Jacques Lacan

Ah, quelle magnifique journée. Une journée pour se balader dans une herbe fraîchement tondue. Une journée pour s’allonger dans le sable et laisser cette magnifique sensation du soleil pénétrant la peau envahir tout son corps. Une journée pour faire toutes les merveilles du monde. Et pourtant moi je ne fais rien de tout ça. Je suis assis, ici, sur ce rocher à écrire les mots que je ne peux exprimer. Je les écris dans ce journal, qui jamais ne quitte ma poche. Qui le lira ? sans doute personne, mais j’aime savoir que mes pensées ne meurent pas à la minute où je cesse de les extérioriser.

Mes pieds sont en train de rôtir à l’intérieur de mes bottes, je souhaiterais tant pouvoir les enlever, ainsi que cette veste. Mais je ne le peux pas. Le lieutenant veut une tenue impeccable, et moi, je dois montrer l’exemple à mes hommes.

Nous ne sommes pas vraiment en guerre, juste une mission de routine, de maintien de la paix. Le camp est maintenant établi, nous travaillons dessus depuis trente-six heures. Trente-six heures que je n’ai pas eu de repos. Et maintenant que tout est terminé, il nous faut attendre. Attendre quoi ? Une information bien trop lourde à porter pour les fragiles épaules que sont celles d’un sergent, m’a-t-on répondu. Je n’ai pas insisté.

Je suis dans l’armée depuis cinq ans maintenant. C’est l’un de mes premiers commandements, et jusqu’ici tout se passe – je dois l’avouer – plutôt bien. Je montre à mes hommes l’image d’un roc, d’un homme dur sur qui ils peuvent toujours compter. Ils ont l’air de croire à cette image. Ou alors est-ce la réalité, la chaleur n’aide pas à penser comme il faut.

Ça fait presque deux heures que je n’ai pas pensé à elle. Elle, qui est-elle ? Eh bien elle, c’est Sabiella. La plus belle merveille de cette planète. Probablement même de cette galaxie. Voilà le côté que mes hommes ne devraient pas découvrir. Je me laisse trop souvent abuser par l’existence du grand amour. Peut-être ai-je trop regardé Walt Disney étant gosse.

Je n’ai jamais eu pareille certitude de toute ma vie. Si Sabiella voulait de moi, alors je retirerais toutes les âneries que j’ai pu dire au sujet de l’âme sœur. Car s’il y a une personne dont je souhaiterais être la moitié, c’est bien elle.

Je vais te raconter cher journal. Rien que pour toi je vais ouvrir mon cœur. Je vais te dire tout ce que mes hommes n’apprendront jamais. Je vais te dire ce que je ne me suis jamais avoué à moi-même. Ce dont aujourd’hui je suis certain.

J’aime Sabiella. Tu devrais la voir, c’est une véritable fleur du désert. Elle a une beauté et une grâce naturelles, qu’aucune autre ne peut prétendre égaler. Lorsqu’elle pose sur toi son regard, il transperce tout ton être, et tu te sens l’homme le plus important de l’univers. Lorsque tu es proche de cette fille, tu as l’impression que tu pourrais défier n’importe quel danger, les deux mains dans le dos.


« L’harmonie la plus douce est le son de la voix de celle que l’on aime. »

Jean de la Bruyère

Je ne lui ai jamais dit ouvertement que je l’aimais. Tu dois te demander pourquoi j’ai fait une telle chose, ou plutôt pourquoi je ne l’ai pas faite. Je ne sais pas ce qu’elle ressent pour moi. À mon avis, elle me voit juste comme un ami. Un ami proche, certes, mais qui reste un ami. Oh je suppose que je ne devrais pas me plaindre. Sans doute serais-je dévasté si j’apprenais qu’elle n’a jamais vu entre nous qu’une simple amitié.

C’est vrai qu’à ce moment-là je serais fixé, mais je sais que les choses ne seraient plus tout à fait pareilles entre nous. Elle devrait réfléchir à deux fois avant de dire une phrase, pour que je ne la comprenne pas de travers.

Je ne souhaite pas cette méfiance entre nous. Qu’elle continue à me considérer comme un ami si vraiment c’est tout ce qu’elle ressent pour moi. Je préfère cent fois voir un sourire sincère d’elle – même amical – que d’en voir dix, mais qui seraient des sourires gênés.

Peut-être sait-elle que je l’aime. Qu’elle ne dit rien par peur de me faire du mal, mais si elle ne dit rien, encore une fois c’est une preuve de son manque d’amour pour moi.

Est-ce que je préférerais qu’elle se taise si elle savait ? Peut-être, je n’en sais rien.

Mon pauvre père – paix à son âme – disait toujours qu’un homme mort d’une pomme empoisonnée avait plus de mérite qu’un homme mort en regardant la pomme et en craignant de la manger. C’est l’une de ses métaphores que j’aimais le plus étant enfant.

Aujourd’hui je suis l’un de ces deux hommes, et Sabiella est la pomme. Tout de même, quelle jolie pomme.

La question est de savoir lequel des deux hommes je suis. Je ne peux me décider à lui déclarer ma flamme. Qu’en penserait-elle ? Peut-être serait-elle blessée par mon attitude, je ne veux pas perdre sa confiance.

Mais si j’ai tort…Que soit maudit celui qui a donné à la race humaine la notion d’espoir. Car c’est dans l’espoir d’une réciprocité de mes sentiments que je vis.

Si jamais elle m’aimait aussi ? Cela ne vaudrait-il pas la peine de croquer un morceau de la pomme, quitte à en mourir, plutôt que de la regarder et mourir d’envie et de privation ? Tout paraît tellement plus simple par écrit, la chose à faire m’apparaît immédiatement.

Mais qu’ai-je réellement à offrir à celle que j’aime ? Je ne suis pas richissime. On ne devient pas militaire pour être milliardaire. Et puis sans doute que ça l’inquiéterait aussi, ça, mon métier. Elle se dirait que je serai très absent…Et elle n’aurait pas tort.

Mais si l’opportunité d’une vie avec elle se présentait, je n’hésiterais pas une minute. Cela m’amène à te parler de l’autre métaphore préférée de papa.

Un homme arrive devant un endroit où la route se divise en deux. D’un côté, la route est bien dégagée, sans cailloux et le ciel est bleu. Il est fatigué et ses sens lui disent tous de prendre la route de la facilité. Mais son cœur lui conseille de prendre la route sinueuse et pleine de cailloux, où le ciel est grisaillant, car il sait que cette route mène vers un endroit qui le rendra heureux, alors qu’il ignore l’endroit où conduit la première route.

Il me disait toujours : « Mon fils, demande-toi toujours laquelle de ces deux routes tu prendrais. » Je ferais peut-être mieux de ne pas le faire maintenant, vu l’état de mes pieds.

Aujourd’hui, je souhaiterais avoir pris la route sinueuse. Je souhaiterais avoir révélé à Sabiella mes sentiments. Même si elle ne ressentait pas la même chose, elle aurait compris. Elle aurait été discrète et l’on serait restés amis. Mais je n’ai pas voulu prendre de risques. J’ai pris le chemin de la facilité, et aujourd’hui les remords me démangent.

Tout à l’heure, pendant que nous installions les dernières défenses du poste de commandement, il y a eu une attaque par l’une des deux puissances entre lesquelles nous jouons les émissaires de la paix. L’identité de l’attaquant n’a pas encore été établie. Un des nôtres y a laissé la vie. Heureusement, ce n’était personne de ma section.

Je suis assis près de la tombe du malheureux pour écrire mes confessions, une sorte de lien me lie à cette tombe improvisée. Sûrement le fait de savoir que mon secret est bien gardé par l’homme qui y réside.

Mais l’important c’est que j’ai pris conscience de l’importance de la vie, et de tous les regrets que j’avais. N’avoir jamais avoué mes sentiments à Sabiella trône à la tête de tous ceux auxquels j’ai pu penser.

Mais une mauvaise décision reste une décision, et ici je ne puis rien y changer. Il me faudra attendre notre retour à la fin de la mission pour lui en parler.

Aujourd’hui je me rends compte que l’amour n’est pas un sentiment.

L’amour est une personne. Une personne à qui l’on fait confiance, pour laquelle on serait prêt à défier les dieux. Une personne que l’on encourage même quand on n’y croit pas soi-même. Une personne qu’on aimerait protéger, même si aucun danger ne la menace, qu’on a envie de prendre dans ses bras à chaque fois qu’on la voit. Une personne qui vous manque même si vous n’êtes séparés que par des minutes et des mètres.

L’amour c’est tout ça, et bien plus encore. Peu importe que la personne qu’on aime ne nous le rende pas. Il nous faut le lui dire, car en le lui disant, on lui fait le plus beau des cadeaux qui existent sur terre. Notre cœur. Et quand bien même elle ne le prendrait pas, si on a tant aimé cette personne, c’est qu’on la connaissait. Si elle ne prend pas notre cœur, elle y fera attention, et nous le remettra le plus précautionneusement possible. Elle fera attention à ne pas le briser. Parce qu’une personne qui a mérité notre cœur ne peut lui faire de mal.

À mon retour de mission, j’irai trouver Sabiella, je lui dirai combien je l’aime. Je lui dirai comme je pense à elle à m’en fendre le cœur, je lui dirai l’importance qu’elle me donne d’un simple regard. Je lui donnerai mon cœur tout entier. Et on verra ce qu’elle en fera. Je ne suis sûr de rien, ni qu’elle le refusera, ni qu’elle l’acceptera. Mais moi je l’aurai honorée comme il se doit en lui donnant ce que j’ai de plus cher au monde. Aucune somme d’argent ne peut acheter le cadeau que je lui ferai.

Si jamais quelqu’un lit ce journal malgré mes dires du début, alors je m’adresse à elle.

Ne crains jamais celui ou celle que tu aimes, et ne rejette jamais un amour qui t’est donné. Décline-le tout simplement. Ne mens jamais à une personne sur tes sentiments. Et si jamais tu doutes, souviens-toi de l’homme qui se trouvait devant un chemin divisé. Les chemins les plus difficiles peuvent conduire aux endroits les plus merveilleux.

Je dois partir cher journal, le lieutenant fait lever le camp. Décidément il ne me porte pas dans son cœur, il aurait pu envoyer quelqu’un me prévenir. Mais je m’en fiche, car aujourd’hui j’ai pris conscience de moi-même. Grâce à toi, et bien mieux que je ne l’avais fait jusqu’ici.

Il n’y a que deux seules choses qui m’agacent par cette magnifique journée. L’ignorance que tout le monde me témoigne depuis quelques heures, et cette fichue nouvelle manie de traverser chaque objet que je touche.

FIN


« J’aime, et rien ne le dit , j’aime, et seul je le sais ;
Et mon secret m’est cher, et chère est ma souffrance ;
Et j’ai fait le serment d’aimer sans espérance ;
Mais non pas sans bonheur, je te vois, c’est assez. »

Alfred de Musset

VN:F [1.9.1_1087]
Rating: 0.0/10 (0 votes cast)
VN:F [1.9.1_1087]
Rating: 0 (from 0 votes)

Leave a Reply