par N. Gasst
Il fait nuit lorsqu’il arrive enfin devant la grotte. Il est fatigué, il serait même plus approprié, afin de décrire l’extrême lassitude qui l’habite, de dire qu’il est exténué.
Ce qui cause à son cœur de battre la chamade ne se limite pas à la série d’obstacles qu’il vient de franchir ; cela découle également de l’appréhension qui s’est emparée de son âme une fois qu’il a pris conscience de ce fait : de tous les trésors jamais convoités, ce qui se trouve à l’intérieur de l’ouverture sous terrine, qui se dresse à quelque distance devant lui, est probablement le plus précieux de tous.
L’homme est terrorisé de peur à l’idée qu’il n’est pas le seul ingrédient de son propre bonheur. Il a toujours souhaité être sans envie, il s’était persuadé que lorsqu’on ne désire rien, on ne peut manquer de ce qu’on ne possède point.
Une logique pragmatique qui met celui qui l’applique à l’abri de la déception et de la peine. Lui a enfreint cette règle qu’il estimait pourtant parfaite et infaillible, le jour où il a, pour la première fois, observé le Calice. Véritable rayon de lumière, brillant, perçant, impossible à oublier, il a tout chamboulé en lui. Durant l’instant éphémère où il le tint contre son sein, ce dernier lui a fait découvrir des sentiments insoupçonnés et a mis son monde sens dessus dessous.
Une fois le crépuscule passé, la température tombe rapidement. L’homme, après s’être extasié du spectacle naturel et ahurissant du soleil fuyant derrière l’horizon, allume la torche qu’il a emportée. Presque aussitôt, les flammes se mettent à projeter des ombres dansantes et fugaces, qui s’animent comme dotées de vie, sur les parois marron foncé de la caverne.
La beauté qu’il perçoit dans ces deux spectacles, l’un de mère nature, l’autre créé de sa main éveille en son for intérieur une mélancolie si soudaine et violente, que son cœur manque d’imploser sous le poids immense de ses pensées.
Par moments, il hait ce manque d’autonomie qui le conduit inévitablement sur les traces du Calice. Dans ces instants de perdition et de doute, il se reproche tout. De son caractère qu’il juge autodestructeur, à cet amour infini qu’il n’a jamais su expliquer. Cependant, tous ces regrets ne sont que momentanés, aussi brefs que les traces des ombres qui continuent leur ballet sur les parois de roche.
Il avance, il sait qu’il le doit. Il ne peut vivre dans le passé, au plus il peut s’en inspirer pour mieux préparer l’avenir. Alors qu’il pose un pied dans la grotte, son organe vital, qui bat déjà avec une force telle qu’il craint de le voir émerger de sa cage thoracique à tout instant, redouble d’ardeur. Le sang, poussé à la vitesse extrême, tambourine à ses oreilles avec chaque contraction de son puissant muscle cardiaque. Il ignore d’où provient une telle crainte. Il sait ce qui se trouve au fond de l’ouverture terrestre, plus encore, il n’ignore pas qu’en cela il n’y a rien à craindre.
Un pied tremblant devant l’autre, il continue sa progression. Malgré ses promesses de ne jamais regretter le passé, sa mémoire le conduit inexorablement à l’époque révolue et lointaine où le Calice était sien. Il ne se désole pas du fait qu’il lui a été enlevé, il est amplement conscient du fait que cela était nécessaire pour son évolution comme pour la préservation du Calice.
Il est content d’avoir pleuré la disparition du Calice comme il l’a fait, durement, longuement et avec l’impression qui à ce moment-là était une certitude, que chaque jour qui passait sans le retour de cet objet d’une valeur aux subtilités inappréciables, sa vie s’achevait aussi lentement que douloureusement. Bien que honteux de la bassesse avec laquelle il s’est conduit, la vie a finalement continué et c’est à l’aide de ce même Calice qu’il est sorti du gouffre d’apitoiement immonde et de jugement insensé qui l’emprisonnait.
Pourtant, il serre les deux poings tandis que cette pensée lui vient à l’esprit, il est incapable de s’empêcher de maudire le destin, si une telle chose existe, d’avoir placé le Calice à un tournant si inopportun de son long chemin de vie.
Lorsque cela lui arrive, il est alors pris d’une peine qu’il ne pourrait décrire à nul être. Cet état dure un temps, mais finalement, à bout de forces, il se dit que ce qui est arrivé est arrivé et qu’il ne sert à rien de s’empoisonner le présent avec les regrets du passé.
Après un tournant abrupt et glissant, où il manque de s’empaler sur un roc pointu, il aperçoit la douce lumière aqueuse et familière qui entoure la colonne de marbre blanc. Fidèle à lui-même, le Calice est posé au sommet du cylindre et surplombe une fontaine de l’eau la plus limpide qu’il n’ait jamais vue.
Beaucoup ont émis bon nombre d’hypothèses quant à sa possession précaire du Calice ainsi qu’aux raisons pour lesquelles il en a été déchu. Certains, comme ceux qui ont affirmé qu’il vouait une sorte de vénération à son trésor, étaient d’une certaine façon dans le vrai, mais nul n’a jamais vraiment pu voir la vérité qui se cachait au-delà de ces apparences.
Ce qu’il a toujours valorisé, ce qu’il valorise plus que jamais en se tenant là, sous sa beauté et sa douce radiation, c’est le potentiel du Calice. L’éventuel bonheur que ce dernier pouvait lui apporter, l’extase qu’il éprouvait à son contact, la tranquillité d’esprit qui l’emplissait tandis qu’il pensait à lui. Hélas, dans son manque d’expression, de proportion ou peut-être même dans son manque de retenue, ce détail n’a-t-il jamais été perçu.
Il sait que le Calice n’est pas parfait. Il connaît beaucoup de ses défauts, certains présents depuis sa création, d’autres apparus au fil du temps et des usures et il ne doute pas qu’avec le passage des ans, il risque d’en découvrir d’autres.
Ce qu’il aime, ce qu’il chérit dans cet objet au lieu d’un autre n’est point sa perfection puisqu’il en est dépourvu, ni sa beauté, pourtant, selon lui, incomparable et indescriptible. Ce qui le fascine tant, l’attire, le captive et le séduit absolument et irrévocablement est une raison simple, pure et en toute proportion la seule chose qui devrait avoir de l’importance. Il le trouve d’une perfection qui n’est rendue possible que par la grâce avec laquelle le Calice porte ses imperfections. En d’autres termes, il n’imagine aucun objet dans le vaste espace universel ; que ce soit, sous le règne naturel seul ou conjugué aux puissants artifices de l’homme qui peut lui apporter ne serait-ce que la paix, la joie, l’envie ou la satisfaction que lui procure le Calice.
L’homme ne peut justifier l’affection profonde qu’il éprouve à l’égard de cet instrument magique. Bien entendu, il est attaché à d’autres trésors de différentes natures qu’il apprécie fortement. Cependant, force lui est de constater et de reconnaître que le Calice a pris à ses yeux, une place que nulle autre coupe aussi belle, raffinée, travaillée qu’elle soit n’a pu et ne pourra jamais occuper.
Il regarde le Calice avec, dans le regard, une tendresse qu’il ne pourrait feindre s’il le souhaitait. Peu de choses ont changé depuis la dernière occasion qu’il eut de le contempler. Les marques laissées par le passage du temps se sont accumulées et sont subtilement plus visibles. Il espérait ressentir moins d’émotions et il pensait avoir pris le recul nécessaire, mais comme lors de chaque instant où il se trouve en sa présence, il n’a qu’une envie : le prendre et le serrer contre son cœur. Cette fois, contrairement à toutes les autres occasions passées, il ne peut céder à cette envie malgré l’urgence de celle-ci, et ce, pour une seule raison : il lui est impossible d’identifier l’origine de cette envie. Est-ce la volonté de protéger le Calice contre le mal qui règne au-dehors, est-ce pour en faire sa possession ou est-ce par simple nostalgie d’un passé dont les circonstances sont désormais fossilisées.
Sa seule certitude est la suivante : le Calice n’est pas un objet ordinaire. Sa magie lui procure une raison, un pouvoir d’être libre et de n’être possédé que par le propriétaire de son choix.
L’homme ignore ce qu’il a fait pour mériter son attention dans le passé et aujourd’hui, malgré son puissant désir de l’avoir, il ignore comment le reconquérir. Peut-être serait-ce aussi simple que de monter sur la colonne extrêmement glissante, de s’en saisir et de partir sans se retourner. Mais, est-ce la volonté du Calice que d’être délogé de son milieu, et si ça l’est, peut-être ce dernier souhaite-t-il, à sa façon, un autre être qui saura répondre aux exigences de ce sujet aux multiples convoitises.
Soudainement sous cette optique nouvelle, il se met à réfléchir. Et s’il n’était pas le plus apte à la protection du Calice, s’il n’était pas mieux que tous ces autres chasseurs de trésors, qu’il obtenait la confiance ultime et la puissante magie de cette création unique pour finalement les gaspiller en maltraitant ce qui, pour lui, n’a pas d’égal dans toute l’existence. Après tout, qu’est-ce qui le différencie d’un autre homme ?
Il ramène la main qu’il avait tendue. Soudain, il est pris d’un doute profond et troublant. Il aime le Calice, là-dessus il n’y a pas l’ombre d’une incertitude. Alors, pourquoi hésite-t-il ?
Ne recherche-t-il pas simplement le réconfort qu’il est convaincu de trouver auprès du Calice ? Mais si c’est le cas, pourquoi est-ce le seul refuge avec lequel il pense s’associer afin de s’abriter mutuellement de la douleur et de l’horreur du monde ?
Il s’approche, hésitant, et appose sa main sur la colonne de pierre. Une douce chaleur en émane alors et se répand dans tout son corps. Il ne peut réprimer le sourire d’un bonheur parfait et authentique qui circule dans son être. Une pensée lui vient alors.
Le Calice, qui est un être plus qu’un objet. Le Calice qui pense, le Calice qui procure bonheur et apaisement, le Calice qui le réconforte à l’instant où cette pensée lui passe par l’esprit, ne mérite-t-il pas, lui aussi, d’être consolé, d’être aimé et protégé pour les bonnes raisons ?
Il se rend compte de son égoïsme et réalise avec brutalité qu’il a toujours mis ses besoins avant ceux du Calice, qu’il n’avait vu en lui qu’un moyen d’obtenir le bonheur que tous les hommes recherchent.
Lorsqu’il ouvre les yeux, inconscient du moment où il les a fermés, la colonne de marbre ne s’élève plus aussi haut. Elle ne se tient désormais qu’à hauteur suffisante de sorte que le magnifique Calice est au même niveau que l’homme. Il lui suffit de tendre la main pour s’en saisir.
Il tend alors celle-ci, touche le métal doré, frais, presque froid. Il est triste, il a peur. Il est heureux, satisfait. Cette confusion l’étonne, le surprend. Il avance d’un seul pas à peine plus assuré que les précédents et pose son autre main sur la première. Il veut tirer le Calice à lui, mais il n’ose pas.
Tout à coup, il sait pourquoi son cœur bat si vite, pourquoi il est si triste alors qu’il est en présence de l’objet de tous ses fantasmes. Il sait.
Il lâche prise sans tenter de s’approprier le Calice.
Il craint de ne pas le mériter. Il a envie de pleurer, de crier et de hurler à se vider les poumons. Il remonte le temps une fois de plus et revoit toutes les tentatives qu’il a faites pour combler l’absence du Calice. Il se souvient des quelques fois où il a été jusqu’à se persuader qu’il avait réussi et il comprend soudainement à quel point leur futur potentiel est fragile et menacé, il prend conscience que la possibilité de ne jamais le revoir existe. Il a l’impression que seule cette pensée va l’anéantir.
Il se rend compte que le Calice, lui aussi, a souffert de leur longue séparation. Il lui est évident que d’autres l’ont convoité autant que lui a cherché à trouver un trésor qui à défaut d’avoir une plus grande valeur, aurait celle du Calice.
Ce qui se tient en face de lui porte les marques de ces échecs, quelques pierres précieuses ont été dérobées au fil des us et abus et lorsque l’homme pense à toutes ces souffrances, son cœur saigne. Il ne peut s’empêcher de culpabiliser, se dit qu’il aurait dû être là, qu’il aurait pu amortir certains chocs.
Soupirant et souriant, il s’avance à nouveau vers le Calice et essuie tendrement la fine couche de poussière qui recouvre le métal. Le Calice semble briller à nouveau avec éclat, mais l’homme n’est pas sûr de se souvenir de la dernière fois qu’il l’a vu éclatant.
Il aimerait tant qu’il s’agisse d’un livre dans lequel il pourrait lire tout ce dont il a besoin, mais il sait que ce n’est pas ainsi que cela fonctionne. Il en sait assez sur le Calice et sur lui-même pour savoir qu’il est temps de mettre ses propres besoins après ceux de ce qu’il clame aimer plus que tout.
Il s’en veut de l’avoir négligé et n’arrive pas à croire qu’il a déserté le front à la minute où il a compris que le Calice ne lui appartenait plus. Il veut faire quelque chose, il veut rendre à cet emblème de beauté, de gentillesse et de générosité la moitié de ce qu’il a donné, à d’autres sinon à lui.
Ses peurs n’ont pas diminué, il craint plus que jamais de le voir un jour disparaître sous ses yeux, conquis pas un amateur de trésors plus chanceux, plus habile, plus téméraire ou tout simplement mieux apprécié par l’instinct du Calice, que lui.
Cependant, il décide que pour une fois, le Calice mérite d’être mis en premier. Il sait désormais qu’il l’aime vraiment, sans vanité, sans faux, juste un amour inexpliqué, inexplicable, incompréhensible, pur et vrai. Il est heureux parce qu’il sait le sentiment d’aimer sans doute, sans retenue et sans bénéfice à la clé être aussi satisfaisant que celui d’être aimé.
Peut-être n’a-t-il jamais été destiné à être le propriétaire du Calice, peut-être le Calice n’a-t-il jamais voulu de lui, peut-être l’a-t-il envisagé un instant avant de changer d’avis. Il ne veut plus se perdre en devinettes et en jeux d’esprit qui font plus de mal que de bien. Il sait que grâce à lui, le Calice luit un peu plus qu’avant, il va l’aimer, le protéger, s’occuper de lui. Cela le rend heureux. En retour, il gardera l’espoir d’un avenir où le Calice et lui ne seront qu’un, d’une façon ou d’une autre, où il pourra le contempler, le toucher sans crainte de le voir disparaître de sa vie.
Si cela arrive qu’un jour le Calice trouve un chevalier à l’aura plaisante, s’il se laisse emporter au loin de lui, l’homme sera heureux malgré tout. Il sera déchiré, il en est conscient et certain, mais au-delà de la douleur, il saura que grâce à lui, le Calice est entre de bonnes mains. Il fait le serment d’user de tous les moyens dont il dispose pour défendre le Calice du mal qui rode et d’être son sauveur lorsqu’il aura manqué à son serment et enfin, s’il n’arrive pas à prévenir les blessures de la vie, il le soignera et le restaurera.
Parce que, au final, lorsque tout aura été dit et que tout aura été fait, il ne restera à l’homme qu’une chose. Une histoire. Belle. Tragique. Pleine. Triste. Drôle. Complète. Une histoire écrite par les personnages. Lorsque le point final aura été encré sur la feuille, si l’homme n’a pas cette histoire, alors, il aura infiniment plus.
Il aura ce qu’il souhaite,
Il aura sa complice ;
Fini les défaites,
Fini les supplices ;
Alors, d’une traite,
La vie sera parfaite.
Tout sera délice,
Il aura le Calice.

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