par N. Gasst
« La véritable amitié, je crois, sait être lucide quand il faut, aveugle quand elle doit.
Francis Blanche
L’ami véritable est celui ou celle qui vous donnerait tout, sans rien vous demander en retour.
De moi
Tu es là, je suis là. Les étoiles brillent à jamais. »
Définition du dictionnaire lorsque l’on recherche le mot « amie ».
*Personne pour laquelle on éprouve de l’amitié, de l’affection, avec laquelle on partage certaines affinités. Ami fidèle, loyal, sûr. Ami de pension.
**Personne qui a un penchant pour qqch., qui défend une cause. Ami des arts. Ami de la liberté.
Bien entendu, ne sont là que des définitions données par un dictionnaire en particulier. D’autres vous diront autre chose, mais l’essentiel de ce que s’accordent à dire tous les dictionnaires du monde n’est-il pas là ?
J’ai une amie.
La seule que j’aie jamais eue sans doute. La seule que j’aurai jamais, ça, j’en suis certain. J’éprouve de l’amitié pour elle, comme le dit le dictionnaire. Une grande affection aussi. Pour ce qui est des affinités, il m’arrive de penser que nous avons été dessinés selon le même calque, tant nous en avons.
Je l’aime, elle m’aime. Nous ne cessons de nous le dire. Ça ne fait plus aucun doute pour l’un comme pour l’autre.
Je suis sûr d’une chose désormais. Quoi qu’il arrive, notre amitié ne s’évanouira jamais. Je ne le lui permettrai pas. Elle m’est trop précieuse pour que je laisse le temps, la vie ou quelque autre grand acteur de nos malheurs me l’enlever. J’ai défié Dieu en duel, et je suis sûr aujourd’hui de gagner. Pourquoi ? Parce que j’ai pris le contrôle.
On dit souvent qu’une amitié pure ne peut exister, qu’il y a toujours une motivation à tout don de soi. Lorsqu’une amitié se tisse entre un homme et une femme, un garçon et une fille, les gens s’empressent de dire que l’un ou l’autre n’attend qu’une chose de l’autre. Lorsque c’est une amitié entre un riche et un pauvre, les mêmes personnes s’imaginent tous les problèmes qui ont poussé le pauvre à profiter de la générosité du riche, et lorsqu’ils ne le font pas, ils se demandent pourquoi ce crésus, ou cette femme aisée, ressent le besoin de se faire pardonner en tissant une amitié avec un délaissé de la vie.
Quant à l’amitié entre une belle fille et un garçon qui n’a pas été gâté par la nature – ou l’inverse – la solution est plus simple encore. Il, elle est trop moche pour qu’il puisse naître une quelconque autre forme de relation que l’amitié.
Bref, l’homme – dans le sens le plus général du terme – trouve toujours une excuse pour nier l’existence de la véritable amitié. La pure, la seule.
Celle que je vis avec mon amie. Nous sommes arrivés au paroxysme de celle-ci. Nous sommes telles des fleurs sur un pommier. Nous sommes parfaits, nous nous sommes battus pour en arriver là où nous sommes, et maintenant un rideau de bonheur total nous entoure. Cependant, comme les fleurs, nous allons bientôt évoluer. Le pommier donne des pommes, qui sont une concrétisation de la fleur, l’étape suivante est logique.
Quelle sera la nôtre ? Je l’ignore. Une relation amoureuse ? Dieu nous en préserve. Si cela arrivait, ça ne ferait que confirmer la théorie de tous ces médisants, ça détruirait la vision si parfaite que j’ai de nous. Je m’y refuse.
Mais dans ce cas, quelle est la suite logique ? Là où se trouve la pomme, qu’y a-t-il pour nous ?
Dans la série des métaphores, il y a aussi celle de la colline. Dans ce dernier cas, nous en sommes au sommet. Et demain, nous entamerons la descente.
Je refuse cette chute. Je voudrais rester au point culminant de la montagne, à contempler l’étendue de la vie d’en bas, les imperfections qui jamais ne m’atteindront. Mais je sais cela impossible. Et pourtant, je ne peux me résoudre à cette descente.
Mon amie est allongée auprès de moi. Sa tête doucement posée dans le creux de mon épaule. Et je la sens qui tremble. Je la sais qui pleure. Est-ce que ce sont des larmes de joie ? Je ne pourrais le jurer.
Elle cesse de trembler maintenant. Je me penche vers elle, et ma joue effleure tendrement ses douces lèvres. Je jurerais presque qu’elle les a recouvertes de la plus soyeuse des peaux de pêche. Rien, pas un frisson. Elle ne respire plus. Je souris, mon élixir marche.
Le remède à la déchéance, et je le tiens dans ma main. Il en a suffi d’une goutte dans son verre. Aucune douleur, et une rapidité d’action saisissante.
Je suis heureux, car la dernière phrase qu’elle a dite est celle-ci : « Je t’aime. » En toute simplicité.
Oui, moi aussi je l’aime. C’est pour cette raison que je retire le capuchon de la petite bouteille, ressemblant à un flacon de parfum, et que je bois à l’amitié. Le mélange qui va se répandre dans mon corps et en retirer toute vie est âcre, mais légèrement sucré. Il donne l’envie de passer sa langue sur ses lèvres. Je ne m’en prive pas.
Ensuite, tandis que ma vue devient graduellement floue, je serre le corps de mon amie contre moi. Il est déjà presque froid, mais pas tout à fait. Elle m’attend, je le sais.
Puis, soudain, alors que mes idées sont de plus en plus confuses, un doute s’empare de moi. Qu’y avait-il dans son verre ? N’était-ce pas sa boisson préférée ? Un lait à la fraise ? Le lait. Seule chose capable d’annuler les effets de ma potion ?
Elle tousse à côté de moi, et je la sens qui se relève. Impossible. Elle regarde autour d’elle, touche ma main et sent le flacon.
Elle pleure, appelle mon nom, mais moi, je suis déjà parti. Seul. Je pars seul pour un voyage prévu à deux.
Peut-être n’aurais-je pas dû avoir l’audace de défier Dieu en duel aujourd’hui.
Je suis une fleur, poussant sur un pommier, sur la plus haute crête de la plus haute colline. Je suis une fleur qui jamais ne deviendra fruit. Une fleur qui jamais ne redescendra la pente. Je resterai là, seul et parfait. Parfait, mais seul. À jamais.
FIN !

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