Cœurs brisés

par N. Gasst

« La douleur d’une trahison finit par disparaître, mais elle laisse un arrière-goût amer et des cicatrices ineffaçables. »

La garce ! Comment a-t-elle pu me faire ça ? À moi qui l’aimais plus que tout ? Je lui aurais tout donné si j’avais pu. Tout évoluait si bien, notre chemin était tracé, nous aurions pu aller loin ensemble. Nous aurions pu être le couple le plus prospère de ce bas-monde. Peut-être pas le plus heureux, mais l’un des nombreux persuadés de l’être. Et elle a tout fichu en l’air. Elle s’est fichue de moi.

Je lui faisais confiance. Vous ne pouvez avoir idée de ce que ça fait, savoir que l’individu à qui vous confiiez vos secrets les plus intimes, la personne à qui vous aviez ouvert votre cœur, s’est totalement moquée de vous. Vous vous mettez à douter de chaque chose, en premier lieu de vous. Vous vous demandez ce qui a bien pu vous arriver, pourquoi à vous. Vous interrogez Dieu, vous le suppliez de vous laisser comprendre, parce que sinon vous allez devenir fou. Mais c’est comme si Dieu devenait soudainement sourd. Il ne vous entend pas, ne vous répond pas, vous laisse vous dépêtrer. Seul, incompris, agonisant, une main puissante serrant constamment votre cœur et l’empêchant de battre. Vous avez beau crier au monde entier que vous allez devenir fou, le monde entier vous dit que non, que vous oublierez. Mais vous n’oubliez pas, vous y pensez, constamment, et pour finir ce que vous aviez prévu se réalise. Vous devenez fou.

Oui, je me rends compte d’être devenu fou, je me rends compte du côté illogique de la situation, mais peu m’importe. J’en suis arrivé au point où le ridicule ne me fait plus peur, où la haine m’importe peu. Ce que je veux, c’est qu’elle souffre. Qu’elle souffre sincèrement et profondément. Parce que je l’ai aimée avec une telle intensité et qu’elle n’a fait que me mentir en m’affirmant me retourner cet amour. Elle m’a regardé dans les yeux, pendant que nous étions dans l’acte le plus intime qu’il soit, et elle m’a dit qu’elle m’aimait. Que pour elle j’étais unique et que jamais elle ne me ferait de mal. Que sa priorité serait toujours mon bonheur ! Mais elle a menti. Un mensonge, comme toutes les choses qu’elle a dites. Tout était mensonge.

Vous devez rire, en vous disant que tout ceci n’est finalement que le résultat d’un échec amoureux. Mais vous avez tort. Oh oui, vous vous fichez le doigt dans l’œil… que dis-je, si vous pensez ça, c’est toute la main que vous vous mettez dans l’œil. Il s’agit de bien plus que d’un échec amoureux. Il s’agit de montrer à cette petite fille de joie qu’on ne se moque pas impunément de l’amour d’un homme. Qu’on n’échange pas sa confiance contre un quelconque amant d’un soir.

Mais voulez-vous que je vous dise ce qui fait véritablement mal ? C’est de se rendre compte que l’on n’est pas plus capable de juger une personne qu’un autre. Avant, je pensais que je pouvais savoir ce dont un être était capable ou non. Mais encore une fois, j’ai eu tort. Elle me l’a prouvé. Je la regardais chaque fois, et je m’émerveillais du petit nuage rose sur lequel nous dérivions tranquillement vers ce pays ensoleillé qu’est l’amour. Jamais je n’aurais soupçonné que le nuage allait se condenser si brutalement et se transformer en une pluie acide d’amertume et de déception. J’en étais arrivé à penser qu’elle m’aimait vraiment, et que j’étais vraiment ce qu’il y avait de plus important pour elle. Elle n’aurait pu choisir de meilleur moment pour me faire ce qu’elle a fait.

J’ai voulu pardonner, encore une fois j’ai prié Dieu, de ne pas laisser la rancœur m’aigrir encore plus, de faire en sorte que j’arrive à ne garder que l’amour que j’avais éprouvé pour elle à l’esprit et oublier le reste. Mais je n’ai pas pu. Chaque fois que je la voyais, je ne pouvais m’empêcher de les imaginer ensemble, riant tranquillement de moi, tandis que j’étais à je ne sais combien de kilomètres, en train de me morfondre du manque que je ressentais pour elle. En train d’imaginer nos retrouvailles. Elle, se jetant dans mes bras, moi, l’entourant des miens, et nos bouches se rejoignant tendrement pour un baiser amoureux. On se dirait combien on s’était manqué l’un à l’autre, on se dirait combien on s’aime, comme on s’est trouvés, l’un parfait pour l’autre. Et pendant que je pensais à tout ça, elle pensait à un autre, se trouvait dans ses bras, à mon insu et en se moquant j’en suis sûr intérieurement de ce que je ressentirais en l’apprenant.

Mon cœur s’est brisé en mille morceaux. Il s’est cassé tellement fort et si brutalement, que même si un jour une artiste parvient à le recoller, il m’en restera toujours des séquelles. Aujourd’hui, je veux que le monde entier sache ce que je vais faire, et pourquoi je vais le faire. Oui, je veux que tu saches ce qu’il y a au fond de moi. Le doux nectar qui reposait au fond de mon cœur, sucré et orangé, s’est transformé en vinaigre âcre et noirci, parce que tu as trahi tout ce que j’avais mis en toi. Tu as ignoré les promesses faites, tu es passée de ce côté qu’ensemble nous méprisions tant.

Je veux aussi en profiter pour présenter toutes mes excuses à ma famille. Je ne pouvais plus continuer. Pas avec ce couteau, remuant en permanence dans mon sein gauche. Je ne pouvais plus supporter de haïr une personne que j’aimais tant. Qui me faisait envie et me répugnait à la fois. Je ne prétends pas être quelqu’un de spécial, ou même de bien. Je ne sais pas ce que je suis à vrai dire, mais je sais que si elle m’en avait donné l’occasion, j’aurais pu la rendre heureuse. Je voulais juste quelqu’un qui m’aime, autant que moi j’étais prêt à aimer. C’est tout ce que je demandais, mais apparemment, même ça, c’était trop. J’avais tellement d’amour à offrir, que c’en est presque dommage. Mais je suppose qu’il vous est difficile d’être attendri par mes propos. De toute manière, ce n’est absolument pas ce que je recherche. Je veux juste que vous compreniez.

Maman, je t’ai toujours aimée, merci pour tous les sacrifices que tu as faits pour moi. Merci pour tout, de m’avoir élevé, m’avoir éduqué, et avoir fait de moi l’homme que j’étais devenu, l’homme qui aurait pu continuer à être si elle n’était entrée dans ma vie.

Papa, pardon de te décevoir. Pardon que tu sois désolé en me regardant d’où tu es, je pensais faire ta fierté. Mais je suppose que c’est raté. Je t’aime malgré tout ça, et tu as toujours été au centre de chaque bonne décision que j’ai prise. Celle-ci n’en faisait évidemment pas partie.

Mes frères et sœurs, vous êtes tous et toutes des parties de moi, sans vous je n’aurais pas été. Je vous aime tous très fort et par pitié, n’ayez jamais honte de parler de votre frère. Pardon aux plus grands, à qui j’ai parfois rendu la vie difficile lorsque nous étions petits. Vous avez été des exemples parfaits pour moi.

À mes neveux, nièces, filleuls et autres petits bambins que j’adore, souvenez-vous du gentil tonton que j’étais. Souvenez-vous uniquement de cela. Et sachez que vous avez été des petits soleils dans tous mes moments de tristesse. À mes amis et amies, et spécialement à toi, à qui j’ai toujours tout dit. Sans que je sache quel charme tu exerçais sur moi. Tu as vu tout ce que j’avais toujours caché aux autres, tu as vu ce que moi-même je n’avais jamais vu. Tu as été l’étoile qui m’a toujours guidé. Si aujourd’hui je me suis écarté du chemin de la sagesse que tu avais tracé pour moi, je t’en demande pardon, mais il est des choses qui ne peuvent être évitées. Je t’aime très fort et tu seras toujours dans mon cœur.

Je demande pardon à tous ceux à qui j’aurais pu faire le moindre mal, consciemment ou non, et je remercie tous ceux qui ont toujours été là pour moi. À tous un grand merci.

Je voudrais également ajouter…

Le reste de la lettre n’a malheureusement pu être sauvé, il est sans aucun doute parti en fumée avec le centre commercial.

Nous vous rappelons que cette lettre qui a été retrouvée ce matin par les chercheurs et les pompiers constitue un aveu total de l’attentat commis hier après-midi dans un centre commercial au centre du pays. L’auteur de cet attentat est un jeune homme de vingt ans qui après une déception amoureuse s’est refermé sur lui-même, broyant du noir et élaborant ce plan monstrueux. L’explosion commise le jour de l’ouverture des soldes a fait 2 000 victimes, dont 800 morts et quelque 900 blessés graves. Le responsable de l’attentat fait partie des victimes. C’est grâce à la lettre que vous venez de voir sur vos écrans qu’il a été identifié. L’armée, la police et les pompiers sont débordés. L’incendie a apparemment pu être maîtrisé, mais ce désastre ne sera jamais oublié, ni par la famille des victimes, ni par l’ex-petite amie de l’auteur de ce crime. Nathalie Gasoil, notre contact sur place, a réussi à obtenir une interview de la jeune fille, qui convaincue de sa culpabilité est effondrée.

FIN

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