Âmes sœurs

par N. Gasst

« Tout amour est aussi unique que la personne que l’on choisit d’aimer. Il n’est qu’un seul amour et qu’une seule personne qui sont vrais. »

Qu’ils sont attendrissants, qu’ils sont entêtés, qu’ils sont doux et pourtant si stupides. Je les regarde depuis si longtemps. Je tire toutes les ficelles qui tombent entre mes mains pour essayer de les unir, mais on dirait qu’ils résistent de tout leur poids et de toute leur force.
Oh ne sois pas si curieux, toi qui lis ces lignes. Connaître mon identité ne te servira à rien. Tout ce qui est essentiel et que tu dois garder en tête c’est que je connais très bien les personnages principaux de la petite histoire que je vais te raconter. Je les connais tous deux et aussi loin que je me souvienne j’ai toujours été présent dans leurs vies. Je les observais sans qu’eux ne se doutent de quelque chose. Je savais, et je sais toujours, qu’ils devaient être ensemble. Et dès que l’occasion me fut donnée je remuai ciel et terre pour les réunir, leur permettre de faire éclore cet œuf de passion et d’amour qui depuis trop longtemps existait entre eux. À une occasion j’ai réussi, mais alors que je pensais mon travail accompli, l’incroyable s’est produit. Ils ont réussi à gâcher mon œuvre, à détruire tout ce que j’avais construit avec tant de soin et à s’éloigner l’un de l’autre. Pauvres idiots.

N’importe qui d’autre aurait abandonné. Mais pas moi. J’ai persévéré, étant persuadé que malgré leurs erreurs ils finiraient par se ressouder, qu’ils finiraient par se plier aux forces du destin. Je les ai réunis encore et une fois de plus ils se sont égarés. Ainsi ils ont continué à jouer au chat et à la souris, à se retrouver pour mieux se perdre jusqu’à ce qu’un beau jour la rupture soit définitive. Je ne me souviens peu de la cause, mais ce n’est point elle qui importe. Non, ce qui importe c’est qu’ils étaient ceux en qui j’avais placé le plus grand espoir de ma vie et qu’ainsi j’ai dû renoncer. J’ai dû défaire le nœud que j’imaginais les relier, dû détruire les routes que j’avais tracées pour eux et j’ai été contraint de passer à autre chose.

Tout cela pour t’expliquer la raison qui me pousse à venir écrire aujourd’hui. J’avais tiré un trait définitif sur mes belles colombes égarées. Je n’étais plus là pour leur tendre tel ou tel piège qui les ferait tomber dans les bras l’un de l’autre. J’avais tout simplement perdu l’espoir qu’eux semblaient avoir jeté au loin. Et pourtant, crois-le ou non, tu ne devineras jamais ce que j’ai entendu l’autre jour. À vrai dire je ne l’ai pas vraiment entendu, je l’ai senti, je l’ai perçu, je l’ai vu. Pour te donner une description imagée de la situation, nous allons dire que la dernière fois que je les avais vus ensemble, c’était dans un aéroport. Tous deux prenaient un avion différent, l’un pour le pôle nord, et l’autre pour le sud. Ils sont montés dans ces avions et se sont envolés avec le cœur lourd.

Il faut penser que leurs avions se sont écrasés en mer, car aujourd’hui je les ai vus tous deux échoués sur la plage de l’amour. C’est une plage d’une beauté extraordinaire que tous deux ne connaissent que trop bien et pourtant dont ils ont tous deux peur. Ils ont tellement de crainte qu’ils refusent d’admettre être sur la même plage. Ils refusent de se voir, de se reconnaître et de s’embrasser. Ils refusent de se dire combien ils se sont manqués, combien ils ont été stupides. Tu me diras, cher lecteur, et ce dans ta plus grande sagesse, que ce n’est déjà pas mal, ils ont accepté le fait qu’ils ne pouvaient vivre l’un sans l’autre. Ils ne sont plus si stupides après tout.
Maintenant ce qu’il y a c’est qu’ils ont peur l’un de l’autre. Ils ont peur de s’avouer à eux-mêmes les sentiments qu’ils ressentent l’un pour l’autre. Peur que ces sentiments ne fassent plus de dégâts à leurs cœurs déjà si fragiles. Ils craignent de se reperdre à nouveau en voulant se retrouver plus vite. Nos deux colombes ont appris de leurs expériences, mais maintenant vivent dans une terreur qui tue leur amour, l’étouffe et l’empêche d’éclore comme la fleur solaire qu’il est.

De mon côté c’est la culpabilité qui me ronge. Je me suis laissé rouler par leurs querelles incessantes, je me suis laissé berner par leur haine maquillée au moment de leur dernière séparation et je n’ai pas vu le potentiel qu’ils avaient encore en eux. Je les ai abandonnés alors qu’ils avaient encore tant et tant à s’offrir. J’aurais dû les encadrer, les garder sur le même continent. Peut-être pas dans le même lit, mais sur le même continent. Aujourd’hui ils seraient peut-être en train de se dorer ensemble sur la plage de l’amour au lieu de se lancer des regards fuyants. Je suis en partie coupable de leur dérision, et c’est pour cette raison, et parce que c’est mon rôle, qu’en ce jour où tous les amoureux reconnaissent et prouvent leur amour, je vais leur montrer la direction qui les mènera s’ils le veulent vraiment vers le bonheur auxquels ils aspirent tous deux. Le bonheur qu’ils sont l’un pour l’autre sans le savoir.

Je vais maintenant parler à elle car étant un homme je possède tout de même une galanterie toute relative. Je tiens à te dire mon enfant, en tout premier lieu, qu’il est normal de douter. Ma vie entière a été emplie de doutes, certains ont été résolus et d’autres n’ont pu l’être. Il est normal de douter, mais en général, pour chaque question qui se cache derrière un doute, la réponse n’est jamais très loin. Pour les doutes d’ordre amoureux, aucun dictionnaire ne t’éclairera, aucun sage ne t’expliquera, aucun marabout ni aucun oracle ne te prédiront de solution. Seul ton cœur possède la véritable réponse à la question ou aux questions qui forment ce doute si puissant qu’il t’empêche d’avancer.
Encore faut-il savoir interroger ton cœur. Et c’est là que mon rôle devient clairement crucial. Je ne vais pas te dire que je connais une méthode infaillible pour discuter avec ton cœur, car chaque cœur possède son propre langage, mais je vais te donner une façon de l’aborder et de lui faire comprendre que tu désires communiquer.

En premier lieu, tu devras te trouver un endroit tranquille, un endroit qui t’offre tout le loisir de penser. Mon lit fait très bien l’affaire, à toi de te trouver cet endroit s’il diffère du mien. Lorsque tu seras posée et prête à discuter avec ton cœur, ferme les yeux et pense uniquement à celui qui suscite ce doute dans ton esprit. Pense à lui tout simplement, une image de lui apparaîtra nettement devant toi. En général ce sera une image de lui que tu aimes. Tu devras attendre quelques instants avant de te sentir transportée vers un endroit étrange, un endroit où tu te sentiras bien. Alors à ce moment-là, ton cœur sera prêt à t’écouter. Ne tourne pas autour du pot, les cœurs n’aiment pas cela. Pose-lui directement la question. Demande-lui si tu l’aimes. Je sais, je suis certain qu’il te répondra oui, mais demande-le lui. Ensuite demande-lui si tu seras heureuse avec lui. Il te dira certainement que tu devras veiller à entretenir ce bonheur avec lui, mais que sans lui tu es certaine d’être malheureuse.
Pose à ton cœur toutes les questions qui te sembleront nécessaires et ensuite remercie-le. Les cœurs aiment à être bien considérés.

Je sais en tout cas que lui t’aime. Même s’il paraît douter, comme je te l’ai dit le doute est normal. Il t’aime et malgré votre passé tumultueux, il pense à toi avec bonheur chaque soir avant d’aller se coucher. Il a peur. Il ne pourrait te l’avouer car c’est un homme, et un homme est une créature étrange qui aime à faire croire qu’il n’a pas de sentiments, mais il a peur et il aimerait que tu le rassures. Il aimerait savoir que tu l’aimes, et que tu le désires autant qu’il te désire.

Maintenant c’est à toi que je parle mon garçon. Pourquoi être si dur avec toi-même ? Pourquoi te soumettre à tant de conditions ? Pourquoi hésiter, douter alors que tu peux aimer et être aimé sans limites ? Tu as peur. Tu as peur et il est normal d’avoir peur. Tu crains que l’histoire ne se répète, que ce qui était censé être un paradis ne finisse par être un enfer. Mais penses-tu vraiment être le seul à en avoir souffert ? Penses-tu être le seul à ressentir cette peur ? Ce sentiment d’autoprotection n’est-il pas des plus égoïstes si l’on y réfléchit posément ? Tu t’affirmes ne pas savoir si tu l’aimes, mais tu ne l’ignores pas le moins du monde. Tu l’aimes autant qu’elle t’aime et tu le sais autant qu’elle le sait. Pourtant vous vous tournez autour sans oser l’avouer, même dans vos rêves les plus ensoleillés vous hésitez sur la conduite à adopter. Est-ce raisonnable de se comporter d’une telle façon, alors que la vie est si courte ? Tu as peur de la perdre ? Ne penses-tu pas qu’elle aussi ait peur de te perdre ? Tu penses avoir fait beaucoup d’efforts pour en arriver où vous êtes et que ça serait stupide de tout gâcher maintenant ? Et elle, qu’en pense-t-elle ? Ne pense-t-elle pas avoir fourni autant sinon plus d’efforts que toi ? Ne craint-elle pas que cette relation fragile ne s’effrite à la moindre pression de la passion ? Suis la méthode d’interrogation du cœur. Suis-la, écoute ce que ton cœur te dicte et cesse de réfléchir. La vie est trop courte pour la passer à se poser des questions et à hésiter.

Cessez de vous interroger. Aimez-vous. Vous êtes nés sous le même ciel et j’en donne ma parole, vous finirez votre vie main dans la main. Je vous en supplie, n’attendez pas que les lignes du temps vous rattrapent pour vous rendre compte de votre amour. Agissez maintenant, écoutez les conseils d’un vieux monsieur qui n’a d’expérience que dans l’amour.

Après tout, je ne suis pas un saint pour rien, je ne suis pas patron des amoureux pour rien non plus et, rien que pour ces deux raisons, mon avis mérite votre réflexion.

Joyeuse Saint-Valentin à vous deux et longue vie ensemble.

Une heureuse Saint-Valentin à tous les lecteurs de Papyrus également. N’hésitez pas à encourager l’auteur des nouvelles qui y sont présentes. Il en a autant besoin que nos deux personnages ont besoin l’un de l’autre.

FIN

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